Jouons un peu à se faire peur... Les mêmes causes produisent les mêmes effets, et beaucoup de medias s'intéressent déjà au deuxième tour de l'election presidentielle, qui selon eux se jouera entre leurs deux favoris, Nicolas Sarkozy et Segolene Royal (par exemple, Marianne du 20/05/2006 publie un sondage donnant S. Royal gagnante à 53% contre 47%). Tout comme en 2002, lorsque Lionel Jospin démarra sa campagne au centre comme si les sondages relatifs au premier tour avaient force de loi, avec le résultat affligeant que l'on sait.
Loin de moi l'idée de le souhaiter, mais je ne vois pas trop ce qui pourrait nous prémunir d'une présence du Front National au second tour des présidentielles 2007, et au contraire plusieurs indices mènent vers ce cas de figure :
- J'ai perdu la source (si vous la retrouvez...), mais il semblerait que les intentions de vote FN soient actuellement à 14%, contre... 7 à 8% il y a cinq ans. C'est probablement dû pour une bonne part à la diminution de la part des électeurs FN qui, culpabilisés, n'osent pas exprimer leur véritable intention de vote. Mais c'est quand même plutot inquiétant.
- Au sujet de la banalisation du parti, j'ai pu voir une interview T.V. de Marine Le Pen remarquable par sa respectabilité. Outre le fait que l'animateur (Thierry Ardisson, en l'ocurrence) lui a servi la soupe comme à la cantine, son discours etait capable de faire passer la position de l'UMP pour bien plus raciste et fasciste que celle du FN. Les rares piques sur les dérapages antérieurs ont été esquivées de la même manière, en rappelant les multiples dérapages de personnalités politiques pour le moins installées (le fameux
bruit et l'odeur
de Jacques Chirac).
- L'UMP, au pouvoir depuis 4 ans ne cesse de battre des records d'impopularité, et a perdu très largement toutes les élections (régionales, européennes, référendum) depuis son arrivée au pouvoir. La droite dite parlementaire, contrairement à ce qui devait se passer avec la création de l'UMP est en état de guerre civile entre ses leaders (fidèle à son habitude). Il est tout à fait probable qu'une partie des intentions de vote du candidat Sarkozy ne soient dus qu'à sa popularité dans les médias, et qu'au final bien plus de voix qu'annoncé aillent d'un coté au FN, et de l'autre au centre droit. D'ailleurs, il n'est pas impossible que le clan Chirac favorise l'UDF, dans une optique Tout Sauf Sarkozy.
- De son coté, la gauche ne fait pas mieux. Le PS ne rassemble que par rejet de la droite, et s'est avéré incapable de prendre la mesure des présidentielles de 2002 comme du référendum de 2005. On assiste comme à droite à une bataille de leaders sans vrai programme politique. (un premier aperçu semble se concentrer sur les questions de société, avec des mesurettes quand à l'économie, et
rien presque rien sur les institutions). Ségolène Royal, qui est à ce jour la candidate la mieux placée, est sur une position centriste d'entre deux tours, tout comme Lionel Jospin en 2002, ce qui risque de la priver d'une bonne partie de son électorat au premier tour. A gauche du PS, chacun appelle à une candidature unitaire... autour de son propre candidat.
Quelles sont les alternatives possibles pour le deuxième tour de l'élection ? Il est bien plus difficile de le prévoir, en absence de certitude quant aux candidats effectifs qui se présenteront.
- PS / FN : c'est peut-être le cas le plus probable. Rejet de la droite, dispersion de ses voix, effet
vote utile
et usage massif des bulletins PS et FN comme sanction du gouvernement, même sans adhésion franche à leurs programmes respectifs.
- UMP / FN : la rebelote. Le PS se sera avéré incapable de séduire son électorat, écoeuré par son autisme; tandis que la droite parvient à se rassembler le temps de la campagne électorale.
- PS / UMP : bien sûr, il reste possible que le FN ne passe pas le premier tour, si 2002 a suffisamment fait flipper les élécteurs des deux camps, et si ceux-ci surmontent leur manque d'enthousiasme face à la perpétuation d'un environnement politique stérile et moribond.
- Bové (?) / FN : C'est bien sûr hautement improbable, mais sait-on jamais, peut-être la gauche du PS parviendra à se rassembler sur une candidature unique. José Bové me semble être le candidat le plus fédérateur, mais le candidat importe moins que la coloration politique de l'ensemble et l'espoir d'alternance que cela peut susciter (un peu comme l'union de la gauche en 1981). Auquel cas je ne donne pas cher de la peau du candidat PS qui risque bien de ne mobiliser que les électeurs centristes. Le deuxième tour sera alors très chaud, je doute que la droite soit aussi républicaine que le fut la gauche en 2002 en mobilisant ses bulletins contre le FN. Par contre, celui-ci risque de perdre une partie de ses voix issue des déçus de la gauche, revenant alors à leurs premières amours.
- Malgré une importante campagne de propagande, une majorité de français s'est prononcée contre le référendum européen. S'il est évident qu'une grande partie des votants n'avait qu'une vague idée de la teneur du texte, il n'en reste pas moins que la presse et le gouvernement montrèrent une forte collusion, et furent grandement désavoués.
- Depuis (et évidemment avant) la dernière élection présidentielle, il a été démontré que les sondages d'opinion relayés par la presse étaient tendancieux, d'une part, et agissait plus comme des prescripteurs d'opinion que comme des réflecteurs d'opinion.
- La " crise du CPE " a démontré que ce n'étaient pas les syndicats qui menaient les citoyens mais, à l'inverse, la mobilisation citoyenne, et notamment celle de la jeunesse, qui forçait les syndicats à appeler à la grève ou plus généralement à l'action.
- Les représentants institutionnels de la " droite " et de la " gauche " ont, d'une part, de grandes difficultés à se démarquer les uns des autres en terme de grandes orientations dogmatiques, mais, de plus, n'ont aucun projet sérieux de gouvernement. Un avantage certain, néanmoins, à la droite, plus ferme sur ses orientations et sa volonté de réforme. Pour autant, la plupart de ces orientations et réformes sont loin d'emporter l'assentiment d'une forte partie de la population.
Il ressort de ces constatations de fait que :
- la presse, dans sa grande majorité, est extrêmement présente sur le créneau du sensationnalisme et de la prescription d'opinion, mais plus du tout sur l'information politique et l'ouverture dogmatique. - Les syndicats sont extrêmement faibles en terme de représentativité, et soumis à la pression des plus motivés des citoyens pour ce qui est de l'action syndicale. - Les partis politiques institutionnels sont en grande partie désavoués politiquement, incapables d'affirmer des lignes politiques fermes et minés de l'intérieur par des crises d'ambitions personnelles. - Une forte partie de la population reste motivée négativement, pour résister aux plus extrémistes des politiques décidées, mais incapable de se rallier à des institutions politiques ou sociales pour agir positivement, cela découlant en grande partie des constatations ci-dessus.
En conclusion :
Les débats politiques pour la future élection présidentielle se cristalliseront sur des questions de personnes. L'alternance droite-gauche ne sera pas remise en question, mais aucun débat d'idée ne pourra être mené, ne serait-ce que par l'absence desdites idées. Aucun programme clair de gouvernement ne sera proposé par l'une ou l'autre des deux formations appelées à être présente au second tour. La population restera motivée dans son ensemble pour exprimer ses rejets, notamment au second tour, mais ne pourra affirmer clairement sa préférence pour un candidat, faute de programme et de relais médiatique d'information. Les syndicats resteront totalement absents du débat, ce qui permettra aux politiques de faire l'impasse totale sur la question sociale, pourtant au cÅ“ur de l'élection et des préoccupations des citoyens.