La fin du capitalisme ? 2/5
Voici la deuxième livraison des commentaires à la série d'Anne Archet, le capitalisme vit ses derniers instants
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Pas besoin de déménager la misère en antarctique
Je ne vous apprends rien lorsque je dis que c'est le rapport de forces établi entre les employeurs et les travailleurs qui fixe un niveau moyen de salaire à une époque déterminée et en un endroit donné. Ceux qui ont déjà trimé dans une boîte non-syndiquée savent de quoi je parle ! Dans les premiers temps du capitalisme, ce rapport de force est nettement en faveur de l'employeur, ce qui fait que les salaires sont très bas. Mais après un certain temps, les travailleurs se syndiquent, ou s'organisent politiquement, et réclament un hausse du salaire réel (c'est-à-dire, une hausse supérieure au coût de la vie).
Anne Archet, On ne peut pas déménager l'usine en antarctique
C'est effectivement l'évolution de ce rapport de forces qui a permis l'enrichissement relatif du prolétariat (je compte dans le prolétariat toute personne dont les revenus sont issus de la location de sa force de travail, c'est à dire également la classe moyenne et même les cadres qui se vendent à prix d'or, mais qui se vendent quand même) en Occident, ce contre quoi pestent nos bons maîtres et leurs propagandistes. Le coût du travail
y serait devenu trop élévé, les forçant à délocaliser les sites de production vers des bassins de main d'oeuvre plus bon marché. En un mot, exploiter un prolétariat plus docile.
Le capitaliste remballe tout et s'installe dans un endroit où le niveau historique des salaires est moins élevé, habituellement une région peuplée par des ruraux fraîchement arrivés à la ville, ou une région moins commercialisée. Bref, une région où les individus qui se présentent sur le marché du travail sont prêts à travailler pour un salaire inférieur à celui versé aux travailleurs en zone développée
Ce mouvement ne date pas d'hier, et comme décrit ici, les nouveaux exploités finissent par faire le gros dos et obtenir également un hausse de leurs salaires au bout de quelques décennies. La thèse d'Anne est que ce mouvement ne saurait être perpétuel, puisque la population exploitable sur cette planète n'est pas infinie, et que les mouvements d'urbanisation seront bientot achevés dans tous les pays.
Est-ce à dire que bientôt, comme le suggère Anne, tous les prolétaires disponibles seront en position de ne pas travailler à moins d'un salaire décent ? Ce qui menacerait alors la rentabilité de leur exploitation ? Je crains que ce soit se bercer d'illusions, et pour plusieurs raisons :
- Les bassins de main d'oeuvre encore inexploités sont gigantesques : la Chine à elle seule dispose encore de centaines de millions de ruraux à déraciner. L'Afrique comme l'Amérique du Sud ne sont pas encore industrialisées (bien que l'Afrique ait déjà subi la forme la plus perverse de la délocalisation : la déportation et l'esclavage en Amérique du Nord; et que sont état sanitaire laisse peu d'espoir quand à la survie d'une population nombreuse sur ce continent dans le prochain siècle). De plus, la Chine prétenduement communiste est le paradis productiviste du capital : une dictature prête à tout pour renforcer son industrie, et surtout à mater toute révolte prolétaire par la force.
- La hausse importante et continue de la productivité des salariés depuis les années 1960-70 (conséquence directe et motif de la mécanisation et de l'informatisation du travail) a permis l'explosion des profits (au seul bénéfice des marchés financiers), et pourrait permettre, quoi qu'en disent les patrons libéraux cherchant à nous faire pleurer sur leur sort, l'augmentation de la masse salariale, même en Occident. D'ailleurs, cette même masse salariale (la part du PNB affecté aux salaires) est en baisse constante sur cette même période : les salaires augmentent moins vite que l'inflation (et donc le pouvoir d'achat diminue), mais surtout les gains de productivité réduisent le nombre de travailleurs nécessaires et gonflent le chomage...
...et c'est mon point suivant : des bassins de main d'oeuvre se reforment en Occident même, on retourne à une situation déjà décrite par Marx au 19ème siècle :
Si l'accumulation, le progrès de la richesse sur la base capitaliste, produit donc nécessairement une surpopulation ouvrière, celle-ci devient à son tour le levier le plus puissant de l'accumulation, une condition d'existence de la production capitaliste dans son Etat intégral. Elle forme une armée de réserve industrielle qui appartient au capital d'une manière aussi absolue que s'il l'avait élevée et disciplinée à ses propres frais. Elle fournit à ses besoins de valorisation flottants, et, indépendamment de l'accroissement naturel de la population, la matière humaine toujours exploitable et toujours disponible.
Karl Marx, Oeuvres I, Bibliothèque de La Pléiade, page 1148Car le plein emploi des trente glorieuses, qui virent l'enrichissement relatif du prolétariat décrit plus haut, n'est pas la règle mais bien l'exception. Le rapport de force entre prolétariat et capital concernant le niveau des salaires n'est pas dû qu'à leurs capacité relative d'organisation (internationale du capital contre syndicats et internationale des travailleurs), c'est même probablement un facteur mineur dans ce processus. Car le marché du travail est un marché comme les autres, et c'est avant tout la loi de l'offre et de la demande qui fixe les prix. En conservant et entretenant cette armée de réserve industrielle, appauvrie au point d'envier les travailleurs en exercice et prête à les remplacer à tout moment, le capital possède un levier puissant (qui a dit un fouet ?) pour le contrôle des salaires et des revendications des travailleurs. Qui n'a pas peur du chomage de nos jours ? Est-ce un hasard si les parades à cette menace que sont les couvertures sociales de l'assurance chomage, maladie etc. sont mises en danger et s'effritent peu à peu ? Plus le chomage augmente, plus l'assurance chomage coute cher à entretenir (puisque les cotisations patronales diminuent en même temps que la masse salariale !), et plus les indemnités diminuent, et plus la peur du chomage s'insinue et met à genoux les travailleurs, déséquilibrant encore un peu plus le rapport de forces. C'est un cercle infernal.
Au final, on pourrait assimiler les phénomènes de délocalisation à la vieille technique agricole de la jachère : tout comme sur trois champs on en cultive deux en alternance pour laisser le troisème se fertiliser, peut-être que la délocalisation des zones de production vers des bassins d'emplois plus dociles sert d'abord à refertiliser les zones délaissées, en réapprenant la misère aux travailleurs ayant conquis une amélioration de leurs conditions de vie. Exit le mythe du progrès continu, bonjour le mouvement perpétuel de l'exploitation.
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