Qu’est ce qu’un modèle ?
Un modèle c’est une vue simplifiée de la réalité. Concevoir, utiliser un modèle, c’est reconnaitre que nos cerveaux sont limités et ne peuvent pas embrasser le monde entier dans sa complexité : pour penser la réalité, il faut la modéliser (sauf si l’action ne nous intéresse pas, auquel cas on peut simplement laisser la pensée fôlatrer de manière contemplative à travers la complexité du monde). Donc : pour penser la réalité en vue d’une compréhension active, il faut utiliser des modèles, qui sont des simplifications.
Tous les niveaux de complexité sont utiles
Le degré de simplification de la réalité qu’implique le modèle représente le niveau de détail qu’il pourra atteindre dans sa description ; et ce degré de précision n’est pas dépendant d’un quelconque amour de la vérité, mais bien plutôt du type d’action recherchée. On peut décrire une même réalité avec différents modèles, plus ou moins complexes et précis, selon l’utilisation que l’on veut en faire.
– Lomig Unger, Le modèle : un outil indispensable, juin 2007
Lorsque je suis tombé sur ce billet, je me suis abonné au flux de syndication. Il s’est avéré, en fouillant un peu, que l’auteur et moi n’avons visiblement pas (du tout) les mêmes modèles politiques. Voici quelques extraits de notre discussion.
- Fred Bird : Eh bien je ne me sens pas l’âme d’un ennemi de la vérité (qui le revendiquerait ?), mais les concepts de droite, de gauche, de riche et de pauvre me semblent loin d’être obsolètes. Bien souvent ceux qui se réclament du bon sens et du pragmatisme ne sont ni à gauche, ni à gauche. (Sur ce point, je considère le libéralisme comme une dangereuse utopie – ou contre-utopie, selon les points de vue).
- Lomig : Oui c’est classique : quand on dit à quelqu’un qui se réclame de la gauche, qu’on ne se sent ni de gauche, ni de droite, il nous classe généralement à droite ! intéressant. Normal, en fait. Celui qui refuse de se positionner comme un “ami” politique, il est plus facile de le classer en “ennemi” que d’admettre que la ligne de démarcation “amis politiques”/”ennemis politiques” est peut être un peu erronée… (je ne parle pas pour toi, là, mais en général).
En ce qui concerne le libéralisme, ce n’est pas une utopie, mais une philosophie du droit, et de la justice. Et ce n’est, pour le coup, ni de droite, ni de gauche (ou plus justement, de droite et de gauche). -
Fred Bird : Eh bien statistiquement, c’est souvent vrai. Cela est probablement en partie dû à l’attitude que tu décris (qui n’est pas avec moi est contre moi) de la part de beaucoup de gens “de gauche”, mais quant on creuse, 9 fois sur 10, un apolitique autoproclamé a des convictions de droite.
L’idéologie est quelque chose qui peut tout à fait s’assumer, plutôt que d’avancer masqué en se réclamant de pragmatisme et de vérité. On en revient au modèles : je sais d’où viennent mes grilles de lecture et je connais leur limites, ou plus exactement je suis tout à fait conscient qu’elles en ont; ce qui n’est pas le cas de la plupart des gens, qu’ils soient de droite ou de gauche. Là encore, lisez Korzybski et sa critique des conceptions aristotéliciennes du monde. Le monde est trop complexe pour que nous puissions le comprendre, et il nous faut agir en fonction d’abstractions fatalement imparfaites et déformées par notre contexte cognitif.
Le libéralisme (économique) est une utopie car il suppose une autorégulation miraculeuse de l’économie alors même que l’économie n’est pas un fait naturel mais un artefact de la volonté humaine. C’est de plus une abstraction qui évacue tellement de réalités (écologie, psychologie, sociologie) qu’on est carrément dans le monde des idées de Platon.
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Lomig : pour retomber sur le sujet initial, on pourrait dire : nos convictions sont nos modèles, et la confrontation avec la vérité (la réalité) conduit nécessairement à les modifier. C’est notre travail de toujours éviter de prendre nos convictions pour des réalités, ou pour la vérité.
C’est le travail du doute qui évite que l’on reste avec des convictions toutes rances, et plus du tout connectés avec le réel.Le doute est le sel de l’esprit. Sans lui, toutes les connaissances sont bientôt pourries. — Alain
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Fred Bird : Je pense que c’est un peu plus complexe que ça. La réalité n’est justement pas une boussole qu’il suffirait de consulter de temps à autre pour s’assurer qu’on ne fait pas fausse route.
Les instruments que nous utilisons pour la percevoir sont non seulement nos organes sensoriels limités, mais aussi notre intellect qui (re)construit un modèle à partir des sens… et de présupposés potentiellement inexacts. Une perception est toujours recombinée avec des centaines d’autres informations : autres perceptions, affects, constructions théoriques etc. Au final, la “vérité” reconstruite ne tire de la réalité qu’une infime partie de sa substance.
Je ne parle même pas de la perception que l’on a du monde via le filtre d’une foultitude d’autres êtres humains ayant chacun leurs modèles propres.
Pour aller plus loin, je vous invite à lire cette page sur le differentiel structurel, qui est un schéma des processus cognitifs selon Korsybski.