Blattes et test de turing

A vue d’oeil, le cafard artificiel, baptisé InsBot, fabriqué par l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, ne ressemble pas à un insecte. Plutôt à un vulgaire cube électronique de 3 centimètres sur 4, équipé de moteurs et d’une caméra miniature. Mais il se déplace exactement comme une blatte et il est couvert de phéromones – des « odeurs » essentielles à la communication animale – identiques à celle des insectes.

En faisant cohabiter leurres et blattes pendant des milliers d’heures, l’équipe de Bruxelles a étudié comment les automates pouvaient infléchir le comportement du groupe. Sachant que les cafards préfèrent se reposer dans l’obscurité, ils ont mis à leur disposition deux abris, un clair et un sombre. Les cafards préfèrent le noir. Mais les scientifiques ont découvert que lorsqu’un nombre suffisant de robots était programmé pour se rendre dans l’abri clair, la colonie entière était prête à s’y réfugier, pour le simple plaisir de se retrouver ensemble !

Le Monde, 18/06/2006

Il est intéressant de noter que le robot en question n’a pas eu besoin de prendre toutes les caractéristiques d’une blatte pour être reconnu comme l’une d’entre elles. Il lui a suffi d’emprunter les signaux d’appartenance perceptibles par les autres individus, et par simple effet d’entrainement, d’influer sur le comportement du groupe.

La blatte n’est pas le seul animal social sur cette planète, loin de là. Je pense notamment à une autre espèce qui y pullule et ne semble parfois guère plus intelligente : l’humanité. Imaginez un instant des milliers, des dizaines de milliers de blogs tenus par des robots. Connaissez-vous physiquement les auteurs des blogs que vous lisez ? Pour ma part, presque aucun. Je suppose pourtant leurs auteurs comme membres de mon espèce parce que les signaux de reconnaissance qu’ils émettent, et que je peux capter par l’intermédiaire de cette extension sensorielle qu’est le web, me semblent tout à fait acceptables : usage correct (la plupart du temps) d’un language écrit, références à un contexte socio-culturel partagé pour l’essentiel, etc.

Pourtant chacun d’entre eux pourrait très bien n’être qu’un programme informatique, simulant l’activité d’un être humain sur internet. Il n’y a aucune impossibilité technique à cela, et chaque blog est un test de Turing en puissance.

Je suis loin d’être un expert en la matière, mais si je doute qu’en l’etat actuel de nos connaissances, un programme informatique puisse passer avec succès le test de Turing de manière systématique; je pense que cela serait par contre possible de manière statistique. Il n’est pas impossible de générer un grand nombre de blogs, et de les alimenter en billets de manière à ce qu’au moins une partie d’entre eux passent pour humains pour la plupart des lecteurs. Difficile, mais pas impossible.

Il s’agit là d’une version plus facile du test de Turing, puisque les blogs sont essentiellement un monologue (hormis les commentaires). Mais cela pourrait être tout à fait suffisant pour infléchir statistiquement l’opinion de la population de lecteurs sur un sujet trivial – une habitude de consommation, par exemple. Pour commencer.

Bien évidemment, de nos jours, il est bien plus efficace et rentable d’influer sur le comportement des masses par un media reprenant la structure hiérarchique pyramidale de nos sociétés : par la diffusion de spots télévisés, par exemple.

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