Est-ce que j’existe ?
Si l’on voulait réduire toutes les paroles humaines échangées en une seule, il est possible que l’on en vienne à celle ci. On peine à croire qu’elle puisse prendre place dans un dialogue, pourtant.
C’est une question saugrenue, car si je n’existe pas, comment pourrais-je la poser ? Eh bien, il n’est pas prouvé que l’existence soit une condition nécessaire à l’expression, dans un univers infini rien n’est impossible. Et dans un univers infini tout est angoisse pour qui ne l’est pas, infini. Cette finitude en est par contraste d’autant plus cruelle, et c’est elle que nous interrogeons : “Suis-je fini ? Et là, suis-je fini ? Et maintenant, suis-je fini ?”. Il nous faut répéter la question sans fin, ou plutot jusqu’à la fin, puisque cette fin nous n’en ignorons pas l’existence, helas. Nous parcourons l’espace et le temps à la recherche de notre propre cloture, tout en souhaitant l’eviter. Et c’est justement cette volonté d’être, et d’être infini, qui nous pousse à interroger : “Suis – je ? Suis – je encore ? Et là, est ce que j’existe aussi ?”. La capacité d’être doit être prouvée sans cesse par l’existence elle même; et c’est à chaque fois faire le test perilleux : “Est-ce que j’arrive à être, en dansant le tango sur une corde raide tendue au dessus du périphérique ?”. Prouver notre capacité à être, c’est sans cesse risquer de n’être pas – ou plus; et ne pas la prouver, c’est peut être n’être pas quand même, et sans le savoir. Angoisse.
Etre, dans la conception commune, c’est avoir aussi quelque étendue, un simple point dans l’espace temps, ce n’est presque rien; et face à l’infini, il faut se démener pour être plus. Il nous faut de la matière, il nous faut déployer notre énergie -quelquefois celle des autres- pour être, dans l’espace et le temps, le plus étendu possible; lutter pour être plus qu’une tête d’epingle. Devant l’ampleur de la tâche, il est naturel de se demander si l’on y arrive.
C’est une question égocentrique, aussi. Certes, et si toute parole doit être réduite à celle ci, on peut s’étonner de son caractère monologal, et surtout du manque total d’informations transmises. Si l’on devait ne pouvoir prononcer qu’une parole, beaucoup d’autres choix seraient plus judicieux, que l’on aille à l’utile (“passes moi le sel”, “n’oublie pas tes clefs”) ou pas (“les sanglots longs des violons de l’automne bercent mon coeur d’une langueur monotone”, “je t’aime”), sans même chercher à vouloir condenser tout l’information possible en une seule parole au sens universel (“honk”). Mais, compte tenu de la charge d’angoisse qui pose sur elle, et c’est littéralement une question de vie ou de mort, elle peut sans doute figurer au sein des paroles d’importance vitale.
“Est-ce que j’existe ?” peut passer pour une question rhétorique, de l’une de celles que l’on se pose à soi même, et en silence, si l’on ne veut pas effrayer les autres usagers du metropolitain. Parler seul, c’est ne plus avoir toute sa tête, et ne plus avoir toute sa tête, est-ce être encore ? Toute parole – même un monologue – s’adresse à autrui; il est peu probable que l’invention de la parole ait pour but premier d’effrayer les noctambules. C’est donc une véritable question à autrui, et si elle peut paraitre égocentrique -elle l’est- c’est sans regard pour son caractère vital; en danger de ne pas être, on se sent quand même un peu le droit d’être egocentrique, non ? Et puis être égocentrique, c’est déjà être un peu; peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse; peu importe l’essence, pourvu qu’on ait l’existence.
C’est une question dont il nous faut la réponse, à qui n’est pas Descartes et dont l’existence n’est pas garantie par un dieu, et dont la pensée n’a pas le génie de suffire à prouver notre existence; il nous arrive quelquefois de ne penser à rien, est-ce à dire qu’alors nous disparaissons ? Cruelle perspective que d’être ainsi assassinés par notre sommeil – ou notre téléviseur. Penser, c’est un peu mince pour qui doute qu’il existe – et une existence de doute n’est pas pour calmer son angoisse. Il nous faut être, sans interruption, et qu’en permanence la question “est-ce que j’existe ?” ait sa réponse, en préalable à un début d’existence au delà du doute.
Il va de soi que si être de pure pensée n’est pas très rassurant, être sans penser c’est un peu ne pas être à qui pense quelquefois. Les arbres et les pierres ont pour eux une existence sereine et d’une longévité enviable, mais qui s’accomode mal de notre appétit d’être. C’est pourquoi la question est nécessaire, et sa réponse également, sans quoi l’on pourrait se contenter de se pincer. S’assurer d’être et de penser à la fois nécessite, en quelque sorte, de faire pincer son esprit par autrui – qu’il nous réponde.
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